mercredi 28 janvier 2009
j'ai autopsié mon plaisir
"A chaque saveur, comme assourdi par la langue, j'ai associé des paysages et des hommes. J'ai assaisonné mes plats de crachins et de brumes, cela a rempli trois ans de ma vie. J'étais focalisé sur mon repas mortuaire, je m'embaumais avant l'heure.
Quand tous les ingrédients de mon empoisonnement furent réunis, j'ai convié mes éminents collègues, place de la concorde, au restaurant de l'automobile club. Et au fur et à mesure que les anecdotes de médecin légiste s'égrenaient, les rouages mortels s'enclenchaient dans mon organisme. J'avais le cerveau saturé par les énigmes que me lançaient mes anciens étudiants, les papilles dévorées par les saveurs puissantes, et la mémoire inondée de 3 ans de rencontres iodées. Je communiais de tous mes pores.
Au moment d'entamer ma "pecan pie" finale, mon imagination a pris le dessus, un instinct de survie, une transe, j'ai eu un nouveau projet de suicide, plus passionnant encore que le premier."
- "Vous n'allez pas me dire que vous passez votre vie à vous suicider Siméon ?", Guillemette réalisait combien le mot gore pouvait avoir de significations.
- "A enchaîner des projets avortés de suicide, oui c'est ça. C'est du Cioran sans le texte. Chaque projet est un cocktail judicieusement choisi des ingrédients qui font mon bonheur de vivre, et je me lance le défi de trouver le projet suivant à temps."
- "C'est plus obsessionnel qu'hystérique, dans le fond", soupirait-elle à la ronde
- "C'est un suicide en série."
Je voulais que derrière chaque bouchée se cache une histoire, qui fonde sous la langue.
J'ai mené l'enquête du goût. Pour le cheddar canadien, pour l'agneau gallois, pour le saumon norvégien, pour le whisky écossais, pour les noix de pécan de Louisianne, j'ai autopsié mon plaisir.
dimanche 25 janvier 2009
Et c'est là que j'ai concocté le plan de mon suicide en collectivité
Inviter les meilleurs légistes de France à un repas, qui plat après plat me tuerait et me tuerait moi seul, unique représentant de l'espèce humaine à être saturé en particules Z. Comme cela allait être mon dernier repas, j'ai voulu me faire plaisir, j'ai choisi quelque chose de plutôt atlantique :
- un whisky tourbé d'Islay
- du saumon de Norvège fumé au bois de hêtre
- de l'agneau de présalé du Pays de Galle
- du cheddar vieux de l'ïle-aux-grues
- une tarte "pecan pie" de la nouvelle orléans.
Et produit par produit, je suis remonté à la source. Je voulais que derrière chaque bouchée se cache une histoire, qui fonde sous la langue.
dimanche 18 janvier 2009
je m'attendais à tout moment à pouvoir grimper au plafond ou à avoir des performances sexuelles hors du commun. Mais rien
- "Seules des phobies étranges se manifestèrent. Je me disais qu'un jour, dans un restaurant chinois ou assis dans une yourte mongole, j'ingérerai un aliment qui mêlé avec mes particule Z en liberté, me tuerait net. Et que l'effet indésirable de Siméon Kerestedjian/Zabolotskaya figurerait dans les livres de médecine. Cette pensée m'obsédait et finit par devenir insupportable. Je me suis lancé dans ma propre enquête pour en avoir le coeur net. A force de tests, en me plongeant dans les mécanismes actifs de la particule Z, j'ai réussi à produire un composé mortel pour le rat. Et sans doute pour le ragondin, mais je n'avais pas Oncle Fétide sous la main."
- "Inutile de m'impliquer dans votre histoire, Siméon, je vous suis sans modération."
- "Je savais comment les particules en moi pouvaient me tuer, et il était rigoureusement impossible de le faire par inadvertance. J'ai été tranquillisé pendant quelques semaines. Et c'est là que j'ai concocté le plan de mon suicide en collectivité."
Elle m'avait recousu comme elle aurait fait avec le doudou de son fils.
"- "Quoi donc, vous m'avez trouvé une âme ?"
- "Une partie importante de votre squelette a du être remplacée. Nous avons du pour cela avoir recours à des matériaux de synthèse, mais en telle quantité qu'il nous a fallu faire appel à des matériaux expérimentaux."
- "Merde alors, je suis le Steve Austin de la médecine légale. Quels super pouvoirs avez-vous bien pu me donner par inadvertance docteur Frankenstein ?"
- "Nous n'avons pas eu le choix. Avec des matériaux du marché, vous auriez été incapable de vous mouvoir autrement qu'en Robocop... Malheureusement, les nouveaux alliages que nous avons utilisés n'ont pas passé tous les tests sur l'homme à l'heure actuelle, et comment dirais-je ... Ils s'effritent un peu."
- "Homo dissolvus ..." commenté-je non sans une une certaine fierté.
- "Mais rassurez-vous, les particules s'échappant des matériaux qui composent votre squelette, appelées particules Zabolotskaya, n'en altèrent pas les propriétés mécaniques. Vos os de synthèse ont au moins une espérance de vie de 170 ans, largement supérieure à vos vrais os."
- "Moi qui comptais me mettre à la boxe thai ..."
- "Le seul problème c'est qu'ils diffusent dans votre organisme et ..."
- "Mon urine va valoir une fortune"
- "Dans l'état actuel des connaissances, nous ne connaissons aucun effet indésirable, mais à vrai dire vous êtes le seul être humain affublé d'un tel taux de particules Z dans le sang."
Ce constat d'unicité a changé fondamentalement ma perception de moi-même. J'étais un cobaye sans équivalent, un mutant singulier, un pionnier de l'humanité. Je revoyais Jeff Goldblum dans la mouche et je m'attendais à tout moment à pouvoir grimper au plafond ou à avoir des performances sexuelles hors du commun. Mais rien de tout cela ne se produisit."
dimanche 11 janvier 2009
J'ai toujours détesté l'enthousiasme, mais chez un médecin c'est de la faute professionnelle
"Ils poussent la notion de nous sauver la vie au delà des limites du tolérable. Fiona adorait parler de sa famille, particulièrement des exploits sportifs de son mari, on se met à sa place. J'étais consterné par sa façon de tout positiver jusqu'au déséquilibre mental de ses beaux parents. Ses patients étaient tous des anges, et torcher des fesses d'ange était pour elle une bénédiction. Sa bonté me rendait presque agressif. C'était peut-être la clef de la thérapie. Toute Fiona qu'elle était, elle demeurait terriblement coquette, s'habillait ample sous sa blouse, marchait en chausson de danse pour se féminiser le bassin.
- "Il y a juste une petite bizarrerie Monsieur Siméon. Quelque chose qui fait de vous un être unique. Un être précieux. Une curiosité."
Elle était ce que la femme avait de plus proche d'une sculpture de Moore. Aucun angle, une succession de rondeurs à dévaler. On aurait dit un emboîtement de poupées russes, la tête, la poitrine, le bassin, les cuisses. On ne pouvait tout à fait lui en vouloir d'être à ce point elle-même : un bilboquet thérapeutique. Elle m'avait recousu comme elle aurait fait avec le doudou de son fils."
Elle était adorablement repoussante
"Pleine de joie de vivre, confiante en tout un tas de choses. Exactement ce que je n'avais pas envie d'entendre. Et pourtant elle m'a considéré comme guéri :
- "Monsieur Siméon, vous êtes guéri."
- "Non ?"
- "Si, désormais, la médecine ne peut plus rien pour vous. Peut-être un peu de kiné, mais sinon votre cas ne relève plus de la médecine. Votre corps a survécu à l'explosion. C'est désormais à votre volonté de vivre de prendre la suite."
- "Et si je n'ai pas envie de vivre ? Et si je voulais que la médecine continue à se substituer à ma volonté de ne pas avoir envie de vivre ?"
- "Cette petite phrase provocatrice est déjà l'expression d'une volonté de résister. Vous êtes sauf Monsieur Siméon."
J'ai toujours détesté l'enthousiasme, mais chez un médecin c'est de la faute professionnelle.
Il m'a fallu trois ans pour réunir les ingrédients de mon empoisonnement. Ce furent les plus belles années de ma vie
"L'idée m'est venue dans le cabinet du chirurgien. On m'avait affublé d'un drôle de numéro. C'était le portrait craché de Fiona, la fiancée de Schrek, en blouse blanche. Elle était adorablement repoussante."
samedi 3 janvier 2009
"C'était repousser l'échéance, mais un agréable substitut à la vie que de se construire une belle mort."
- "La psy m'écoutait, sans me contredire, elle devait savoir qu'un homme qui construit, même sa propre mort, est un homme en vie. J'ai voulu créer une énigme à partir de ma mort. Un puzzle géant pour légiste perspicace. Je les connais tous, j'ai formé la plupart d'entre eux et il n'y a pas une semaine qui passe sans que l'un ou l'autre ne m'appelle pour que je lui fasse ses devoirs. J'ai voulu leur lancer un défi avec mon cadavre.
L'idée de base était très simple. La mettre en oeuvre m'a pris trois ans. J'ai réuni les meilleurs légistes de France, pour un repas de fête, et je comptais mourir au dessert. Une fois la panique passée, ou chacun d'entre eux se serait demandé quel serait le prochain, je voulais les imaginer dépecer mon cadavre pour comprendre pourquoi j'étais mort et pas eux. Il m'a fallu trois ans pour réunir les ingrédients de mon empoisonnement. Ce furent les plus belles années de ma vie."
"Oncle fétide est apprivoisé, ça n'a rien à voir."
- "Siméon, vous ne faîtes que masquer votre manque d'appétit de vivre, derrière un paravent de stoïcisme. C'est plus défendable intellectuellement, mais ça ne vous permet pas de donner des leçons sur le bonheur."
- "Après l'explosion, une fois recousu comme une peau de mouton retournée, avec un bras à la capitaine crochet, le plus défendable intellectuellement, comme tu dis, c'était le suicide. Tout le monde s'y attendait. Je sentais même à certaines remarques, qu'on me reprochait une certaine incohérence à me savoir en vie, dans un état aussi diminué.
Quelque chose en moi me suggérait de réussir au moins ma sortie. Et je me suis mis à imaginer une belle fin, un adieu digne de ma vie d'avant, et pas une énième complainte d'infirme. C'était repousser l'échéance, mais un agréable substitut à la vie que de se construire une belle mort."









